Fragilité
Article publié initialement sur mon autre blog le 13 janvier 2025 et déplacé ici.
Je trouve qu’il y a une certaine beauté dans ce mot que j’ai pourtant tellement détesté pendant presque l’intégralité de ma vie. Je voulais être forte, je voulais toujours m’en sortir, affronter tout ce que la vie jetait en travers de mon chemin et toujours tout surmonter, seule, sans aide, parce que je suis forte. Ce n’est toutefois pas un mot que je détestais chez les autres. J’ai toujours eu l’envie de protéger celles qui ne le pouvaient pas, celles qui n’en avaient pas la force. Plus jeune, je voulais faire de l’humanitaire. Je voulais être forte pour celles qui ne le sont pas. Peut-être avais-je décidément raison. Devrais-je dire, être forte pour celles qui sont fragiles. Dit ainsi, ce n’est pas incompatible. Par ailleurs, il est possible d’être à la fois fragile et forte. Tout comme il n’y a pas de courage sans peur, n’y aurait-il pas de force sans fragilité ?
Il est difficile d’accepter d’être fragile après avoir tant de fois fait preuve de courage, de ténacité, de persévérance. Pourtant, désormais, je me sens fragile. Je crois comprendre ce qui me gênait dans cette eurêka autistique. C’est d’avoir un handicap, qu’il se voit, de se le faire signifier ou bien de perdre un emploi à cause de cela et que je sois incapable de le surmonter seule, sans aide.
C’est étonnant que je dise cela alors que je suis en processus de diagnostic pour autisme dans le but d’avoir une RQTH pour le travail. Parfois, faire des actions dans un but précis ne signifie pas toujours avoir conscience de ce que cela est ou de ce que cela implique. Depuis cette prise de conscience, j’ai du mal à m’ajuster à mon nouveau moi. Qui suis-je ? Je crois que c’est ma plus grande question. Il est si difficile d’annuler ce masque. Comment savoir ce qui relève du masque et ce qui ne l’est pas ? Comment savoir si je ne fais pas semblant d’être autiste ? Si je n’exagère pas les traits autistiques ? J’essaie d’agir naturellement, sans y penser. Néanmoins, dès que j’agis de manière autistique, je m’en aperçois et, contrairement à avant, je sais que ce sont des comportements autistiques. Je me demande si je dois arrêter ou continuer de les faire.
Je me souviens d’une ex qui avait remarqué plusieurs de mes stéréotypies et qui me demandait pourquoi je faisais cela, pourquoi je bougeais sans cesse même lorsque j’étais au repos. J’ignorais quoi lui répondre, juste que j’étais ainsi. Ni elle, ni moi, ne savions identifier des comportements autistiques à l’époque, alors cela restait ainsi. Pourquoi je me balance de gauche à droite, pourquoi je remue sans cesse, pourquoi je répétais ses mots ? Elle trouvait cela amusant. Je n’y avais apporté aucune importance à l’époque, puisque j’avais toujours été ainsi.
Ce que j’ai toujours remarqué, c’est que mon niveau pouvait varier d’un extrême à l’autre. Soit être excellente, soit être très mauvaise, et parfois, dans la même discipline, dans la même action à réaliser. Je ne savais pas pourquoi c’était ainsi. Je l’avais juste remarqué. Avec le temps, je me suis rendu compte que mon niveau dépendait de l’environnement dans lequel j’étais. Ensuite, j’ai pris conscience que c’étaient les personnes avec lesquelles j’étais qui étaient importantes. J’étais alors à la recherche d’endroits où les personnes m’accepteraient telle que je suis et avec qui je me sentirais bien. Cependant il fallait plus que cela. Comme je le dis souvent, je dois pouvoir poser des « questions idiotes ». Ce qui créait toujours un décalage, parce que je pose les questions dont les réponses sont évidentes pour tous, excepté pour moi. Une fois que j’ai ces réponses, généralement, je peux aller plus loin que les autres dans les raisonnements, néanmoins je suis fréquemment bloquée par le fait que je n’ai pas les réponses à ces « questions stupides », tellement les réponses semblent flagrantes que les personnes croient que je leur fais une blague en leur posant ces questions, et donc, ne me répondent pas ou alors pensent que je suis très stupide.
Aujourd’hui, cela est un handicap, non, cela a toujours été un handicap. Cela donne l’impression que je dois tout comprendre d’un sujet avant de pouvoir travailler dessus, alors qu’en réalité, je n’ai besoin que des bases que je n’infère pas automatiquement, ce qui est le cas pour les personnes neurotypiques. Je m’aperçois que dès que j’ai été heureuse à un endroit, c’est parce qu’il y avait une ou deux personnes qui me servaient de traductrices ou d’interfaces avec le reste du monde. Il n’y a pas réellement besoin de plus, une seule personne peut faire toute la différence pour moi. Mon problème, c’est que ces personnes sont rares et que pour ces personnes si rares et si précieuses, personnellement, je représente une charge supplémentaire.
Il est difficile de se connaître, de savoir qui je suis. Qui suis-je ? Est-ce que j’aime telle chose ou bien telle autre ? Qu’est-ce que je veux ? J’ignore ce que je veux. Je fais ce que les autres me disent de faire. J’ai peur de ne pas avoir de volonté, de ne pas avoir d’envie. Depuis toujours, je fais des efforts pour m’intégrer, je fais des efforts pour faire plaisir aux autres, sans m’être jamais posé la question de ce que je voulais. Hormis mes intérêts spécifiques, rien ne me motive, rien ne me plait. Pourquoi est-ce que je ne prends pas d’initiative ? Je vois les autres personnes qui ont des envies, qui sortent, qui s’amusent, qui vont au théâtre, au musée, à des expositions, à des concerts, à des évènements sportifs, j’entends les gens parler d’une multitude de sujets, variés et probablement intéressants. Je crois que je fuis tout cela. Parce que cela est plus simple. Je n’ai pas à faire semblant de m’intéresser à quelque chose qui ne me captive pas, je n’ai pas à faire semblant de discuter de quelque chose dont je n’ai pas envie de parler. Je n’ai pas à réfléchir à comment il faut se comporter en public, je ne prends pas le risque d’avoir des interactions sociales que je n’apprécie pas. Je n’ai pas à paraître normale.
Je ne comprends pas comment, après cet eurêka autistique, je me sens si fragile, c’est comme si l’autisme reprenait sa juste place chez moi et que pendant quarante ans, je n’avais fait que paraître. Paraître la personne que les autres voulaient que je sois, ma famille, mes amies, mes connaissances, la société. Je réapprends à connaître mes sens, j’essaie de cerner mes émotions, mes angoisses, mes joies et mes peurs. J’apprends à me connaître une nouvelle fois. Bien que je me dise qu’il n’y a jamais eu de première fois. J’apprends à communiquer avec d’autres personnes. La communication. Cette action, si importante, omniprésente, si simple et si compliquée. J’ignorais communiquer, sans le savoir, maintenant, je sais que je ne sais pas communiquer et je dois apprendre à communiquer en sachant cela. Ce qui fait une vraie différence. Parfois, je me dis que c’était plus simple quand j’étais naïve, que je ne savais pas et que je ne me posais pas de questions. Je le faisais mal mais je ne me posais pas tant de questions. Je n’avais pas de doute, d’inquiétude quelconque. J’avançais, parfois droit dans le mur, mais j’avançais. Désormais, je n’ose plus. Désormais, je vois que je ne comprends pas les gens et que, réciproquement, les gens ne me comprennent pas. Cela explique tellement de situations et simultanément, ouvre tellement d’interrogations.
Je me sens si fragile dans ce monde que je ne comprends pas, je me sens si dépendante des autres.
Cela me fait toujours sourire, quand des gens me disent qu’elles aimeraient être aussi différentes que moi et moi, je leur réponds que j’adorerais être aussi normale que les autres.


